Le Regard

Le regard dans la communication

 

La définition décrit le regard comme l’action de regarder, de porter la vue sur quelqu’un ou quelque chose. Il est, aussi, une manière de regarder par l’expression des yeux, du visage.

Le regard des autres m’importe peu, je n’ai jamais porté attention à l’image que les personnes peuvent avoir de moi. Du moment où je me sens bien, dans ma tête, je ne suis pas handicapé, je vois la vie comme vous la voyez.

Le regard de l’adulte et celui de l’enfant sont totalement différents. La plupart des adultes sont gênés devant un fauteuil. Quelle attitude adopter ? Ils se posent des questions pour ne pas me vexer ou, carrément, ils jouent les indifférents, ils détournent le regard, ils ont dû mal à entamer une conversation surtout que, comme je ne parle pas, il n’y a pas de retour possible. Je reconnais que ce n’est pas évident. Lorsque mes anciens amis viennent me voir, certains se mettent derrière moi et pleurent car ils ont de la peine à considérer ce que je suis devenu. D’autres, ne sont plus venus me voir, craignant que mon état soit contagieux… ! Je plaisante mais il est vrai que le handicap fait peur à beaucoup. En effet, notre regard sur le handicap et les maladies invalidantes n’est-il pas, trop souvent, semblable à un brouillard froid et épais qui se glacerait en niant l’autre comme individu, le privant, ainsi, de sa légitimité ? Albert Lantoine disait : « Tolérez non seulement que l’on ne pense pas comme vous, mais surtout que l’on ne vous ressemble pas ».

Le regard de l’enfant est adorable, il est curieux, les yeux grands ouverts, il n’a pas peur de s’approcher du fauteuil et de demander : « Il est malade le monsieur ? C’est quoi ce tuyau ? » Le regard est intrigué, c’est vraiment amusant, l’enfant est naturel, parfois il ne me quitte pas des yeux pendant de longues minutes.

Par contre, le regard du malade en début de maladie est, toujours, très difficile à soutenir pour lui car ce que je suis est inacceptable pour lui. Je représente le miroir effectif de ce qu’il peut devenir.

 

Beaucoup de personnes me disent : « Tes yeux parlent ». C’est vrai, cela fait partie d’une de mes façons de communiquer. Je m’efforce de regarder la personne que j’ai devant moi dans les yeux pour l’inviter au rapprochement, pour augmenter sa réceptivité, pour lui dire : « j’ai envie de dialoguer avec toi, j’ai des choses à te dire ».

Le fait de fixer la personne dans les yeux accroît les chances qu’elle m’écoute. Mais regarder l’autre dans les yeux peut aussi le mettre mal à l’aise. Il peut se sentir gêné, ne sachant pas où je veux en venir, ce que je veux dire surtout si je n’ai pas mon traducteur à mes côtés. Je comprends que cela puisse générer une tension peu confortable. Quand je m’aperçois de cet état de fait, il m’arrive, souvent, pour ne pas gêner la personne par un regard persistant, de la regarder par intermittence. Je pense que cela démontre l’attention que je lui porte sans la mettre mal à l’aise.

Les personnes qui ne savent pas quoi dire à cause de mon absence de parole, évitent mes yeux. Cela peut être de la timidité, de la gêne, une sorte d’angoisse intérieure. Avec d’autres personnes, c’est le contraire, je peux rester de longs moments accroché à leurs yeux, alors s’installe un dialogue par transmission de pensées. Ainsi, de temps en temps, par un clignement d’œil, il est possible d’approuver un argument de la conversation imaginaire mais pourtant bien réelle. Ces instants apportent énormément de chaleur.

Georges Rodenbach dit : « les yeux sont les fenêtres de l’âme ». Effectivement, ils peuvent être considérés comme tels car ils donnent des indices sur ce que pense la personne qui s’adresse à vous. Mes yeux, mon regard dénoncent rapidement si je suis heureux ou malheureux, l’état de mon bien-être ou de mon mal-être.

Il est difficile pour moi de contrôler mes émotions, à cause de ma maladie. Ces troubles sont souvent gênants, il m’arrive de rire ou sourire dans une situation tragique, par exemple, quand on m’apprend une mauvaise nouvelle ou quand j’ai une grande contrariété, mon intérieur est triste, en colère, mais extérieurement, cette émotion se traduit par un regard souriant qui choque la plupart du temps. Il m’arrive également de pleurer sans raison particulière, en regardant un film, en lisant, la maladie m’a rendu beaucoup plus émotif.
Le regard est également un moyen de communication puissant. Dans la communication, il y a les mots mais il y a, aussi, tout ce qui n’est pas dit et qui passe au travers du corps et que l’on appelle la communication non verbale : telle la poignée de main, une main posée sur l’épaule. La communication non verbale désigne tout mode de communication n’ayant aucun recours à la parole, c’est-à-dire utilisé sans le recours au langage, aux mots. Mais, comme l’a dit Georges Bernanos : « Ce que la voix peut cacher, le regard le livre ».

Souvent, un simple regard profond est plus parlant que des mots qui peuvent manquer de sincérité. Une personne fixée avec les yeux peut assez facilement percevoir le sens qui s’en dégage. Ainsi, personnellement, lorsque je suis l’objet d’un courroux, pas besoin de mots, l’expression de mon visage grave et sombre suffit à faire comprendre mon mécontentement.

 

Outre le regard, nous possédons une multitude de moyens pour nous exprimer avec l’aide de notre corps. Par exemple on peut faire un sourire, un clin d’œil, un hochement ou un signe de tête ou de la main, un haussement d’épaule, on peut également avoir des tremblements, des contractions, des rougeurs, des larmes, des pleurs ou des rires, etc…

Chez moi, le sourire est présent la plupart du temps, dans une conversation, il est un signe d’ouverture et de disponibilité envers la personne qui s’entretient avec moi.

 

Une personne dont le regard est fuyant envoie un message négatif qui met en lumière un manque de capacités relationnelles. Chez nous, un regard fuyant va être interprété, comme caractéristique de quelqu’un de peu fiable. Il peut s’agir, également, d’un manque de confiance en soi ou d’une timidité. Souvent, les personnes timides ont des difficultés à fixer les gens et à soutenir leur regard.

 

Le regard est donc un atout privilégié dans l’art de la communication. C’est une fenêtre ouverte sur le monde intérieur et sur la rencontre authentique avec l’autre. Il mobilise l’attention et va bien au-delà des mots.

Selon les différentes cultures, l’interprétation d’un regard variera sensiblement. Ainsi, en Europe, quelqu’un qui regarde dans les yeux est considéré comme sûr de lui et digne de confiance, comme une personne forte alors que, dans d’autres pays, cela peut être jugé comme un signe d’agressivité ou un manque de politesse.

Egalement, un hochement de tête de gauche à droite n’a pas la même signification en France qu’en Inde (où il signifie l’approbation).

 

Le paradoxe avec la communication moderne par écrans interposés : télévision, ordinateur, internet, c’est que nous tentons sans cesse de communiquer, de nous informer, de transmettre des données avec le monde entier, mais sans jamais croiser un regard. Et, en même temps, on constate que l’homme ne s’est jamais senti aussi seul, que dans notre société actuelle. C’est bien le signe que l’homme a besoin de partage authentique et du regard de l’autre pour exister.

 

Par cette perception, les autres sont un reflet de nous-mêmes, un miroir de ce que nous sommes. Lorsque quelque chose nous plaît chez quelqu’un, lorsque l’on découvre la beauté d’une personne, nous pouvons, alors, voir le reflet de notre propre beauté intérieure. Et, chaque fois, que nous décelons chez notre semblable, un aspect qui nous dérange ou qui nous repousse, c’est un aspect de nous-mêmes que nous refusons de voir et d’accepter, un aspect qui nous est révélé au grand jour, un retour sur nous-mêmes. Il est plus facile d’observer à l’extérieur qu’à l’intérieur. Ainsi, Jung disait : « Nous percevons chez les autres les milles facettes de nous-mêmes ».

En observant ce qui se passe autour de nous, nous avons un champ inépuisable d’informations sur nous qui nous offre la possibilité d’évoluer, de grandir, de nous perfectionner. De plus, c’est au travers des autres que nous trouvons la reconnaissance de ce que nous sommes sans laquelle nous ne pouvons avoir le sentiment d’exister.
Laurent Rodriguez