Muriel la fille ainée de Laurent

Mu­riel : Mon pa­pa : Avant et Après. Mu­riel ra­con­te :

 

J’ai vu le jour un beau ma­tin de l’an­née 1979 dans les bras de ma ma­man et de mon pa­pa. On peut di­re que j’ai vé­cu une en­fan­ce heu­reu­se plon­gée dans la naï­ve­té et l’igno­ran­ce de ce qui pou­vait ad­ve­nir dans une vie. Avec du re­cul, je peux di­re que ce­la a été la pé­rio­de de ma vie la plus agré­a­ble, et l’ac­cep­ta­tion de la ré­a­li­té en n’a été que plus du­re.

 

Je me sou­viens d’un pa­pa gé­né­reux et plein de bon­nes in­ten­tions en­vers moi. Le mo­ment le plus mer­veilleux qui re­pré­sen­te bien ce qu’il était pour moi est quand il m’a ame­né voir le concert du grou­pe Fre­de­rick, Gold­man, Jo­nes, un soir de no­vem­bre. Il s’avait que c’était mon grou­pe pré­fé­ré. C’était un pa­pa gé­nial

 

A par­tir du jour où j’ai ap­pris le dé­cès de mon cou­sin au­quel j’étais par­ti­cu­liè­re­ment at­ta­ché, tout a bas­cu­lé dans ma tê­te, ce mon­de que j’avais tant idéa­li­sé, s’est écrou­lé. Mon pa­pa est tom­bé ma­lade du­rant la mê­me pé­rio­de. J’avais alors 13 ans.

Au dé­part, mes pa­rents ont vou­lu me pro­té­ger. Quand les gens m’in­ter­ro­geaient sur la san­té de mon pa­pa tout en me re­gar­dant avec des yeux plein de com­pas­sion, je leur ré­pon­dais que tout al­lait bien. En ré­a­li­té, je n’avais pas cons­cien­ce de ce qui se pas­sait ré­el­le­ment à la mai­son et de la gra­vi­té de la si­tua­tion.

Ce ne fut que quel­que temps après que j’ai com­pris ce qu’était la mal­a­die, le handicap et les consé­quen­ces qu’el­le pou­vait en­gen­drer.

J’ai tout de sui­te pris une at­ti­tu­de res­pon­sa­ble en lui ap­por­tant mon ai­de et mon sou­tien.

Une pe­ti­te anec­do­te me re­vient à l’es­prit : le jour de la nais­san­ce de ma sœur, mon pa­pa a eu un mal­ai­se à la ma­ter­ni­té. J’avais alors neuf ans. Ma­ grand-mère pa­ter­nel­le qui me gar­dait à ce mo­ment-là, dé­ci­da de me confier à mon au­tre grand-mère. Je re­fu­sais ca­té­go­ri­que­ment et l’ac­com­pa­gnais pour re­join­dre mon pè­re à la ma­ter­ni­té. Tout ce­la pour di­re que dès mon plus jeu­ne âge, je me suis tou­jours sen­tie pro­che de mon pa­pa.

A plus for­te rai­son, lors­que sa mal­a­die s’est dé­cla­rée, j’ai tout de sui­te pris cons­cien­ce de sa dé­pen­dan­ce et je me suis im­pli­quée aus­si­tôt : du­rant mes va­can­ces sco­lai­res et tous mes in­stants de li­ber­té je sup­pléais ma mère dans les tâ­ches quo­ti­dien­nes.

Tout ce que j’ai fait, je l’ai fait par amour. Du­rant ma préadolescence, au­cu­ne contrain­tes ni obli­ga­tions ne gui­daient mes choix.

 

Mon pa­pa com­men­çait à res­ter de plus en plus sou­vent à la mai­son, sa mal­a­die s’ag­gra­vant, il avait da­van­tage be­soin d’ai­de pour ac­com­plir les ges­tes cou­rants de la vie quo­ti­dien­ne, et je gran­dis avec cet­te idée, tout en par­ta­geant des mo­ments uni­ques avec lui.

 

La dif­fé­ren­ce, de­puis l’évo­lu­tion de cet­te mal­a­die, se si­tue d’ abord dans nos rap­ports : cha­cun est dé­pen­dant de l’au­tre. D’une part, lui a be­soin de nous, et d’au­tre part j’ai be­soin de lui pour me cons­trui­re. Il­ est dé­pen­dant phy­si­que­ment et comp­te sur nous pour lui per­met­tre de­ se­ dé­pla­cer là­ où­ il­ veut, ce­ qui im­pli­que l’im­por­tan­te dis­po­ni­bi­li­té que la fa­mille doit dé­ployer. On ne pen­se donc plus in­di­vi­duel­le­ment mais col­lec­ti­ve­ment. L’ac­te de pré­sen­ce et no­tre sou­tien dans ses pro­jets est très im­por­tant pour son mo­ral et pour l’équi­li­bre fa­mi­lial. Le plus dif­fi­ci­le est d’ar­ri­ver à trou­ver un équi­li­bre en­tre la dis­po­ni­bi­li­té que l’on peut consa­crer à son père et sa pro­pre vie que l’on a choi­si de me­ner. ­Je pen­se que la mal­a­die a mo­di­fié sa per­cep­tion de la vie mais fon­da­men­ta­le­ment il res­te no­tre pè­re avec son rô­le de pè­re à jouer.

Il est vrai aus­si que la mal­a­die a chan­gé la re­la­tion en­tre nous. Du­rant mon ado­les­cen­ce, des re­la­tions plus com­plexes se sont in­stal­lées et des ques­tions ont sur­gi : est-ce que je suis sa fille ou son auxiliaire de vie ? Cet­te pé­rio­de sou­vent sour­ce de conflit fa­mi­lial où l’on cher­che à af­fir­mer sa per­son­na­li­té, à s’éman­ci­per, je la vé­cu dif­fi­ci­le­ment car el­le me cul­pa­bi­li­sait de vou­loir vi­vre ma vie, alors que je me­ sen­tais res­pon­sa­ble de mon père. Il m’ar­ri­vait de m’em­por­ter et je re­gret­tais mes ré­ac­tions. Je vi­vais dans un cons­tant pa­ra­doxe. J’ai com­pris en gran­dis­sant et en pre­nant plus de li­ber­té, à trou­ver un jus­te mi­lieu en­tre ma vie per­son­nel­le et mon père : je ne­ le considère plus com­me un pè­re qui au­rait be­soin de sa fille tous les jours pour ac­com­plir les ac­tes de la vie ­, ce qui me contrai­gnait dans un rô­le d’auxi­liai­re de vie que je­ ne­ pou­vais plus as­su­mer psy­cho­lo­gi­que­ment au­ quo­ti­dien. Désor­mais j’ai une vi­sion dif­fé­ren­te de no­tre re­la­tion : mê­me si je le vois régulièrement et je l’ai­de tou­jours, j’ai pris du re­cul et no­tre re­la­tion est cel­le d’un père avec sa fille.

 

Mon pa­pa est tou­jours très ac­tif. Il vit une deuxiè­me vie com­me il le dé­crit si jus­te­ment tout au long de son li­vre.